• Abyssea: contribution à l’enquête publique

    Enquête publique relative à l’implantation de deux stations immergées au large de l’île du Levant

    A Monsieur Bertrand NICOLAS, commissaire enquêteur

     

    Ce projet consistant en la création d’un Centre d’Expertise et d’Essais en Mer Profonde (CEEMP), soit la dépose et la gestion de deux plates-formes sous-marines dans le canyon des Stoechades, nous parait inopportun, à la fois dans le choix du site, qui pose des problèmes environnementaux, mais aussi dans ces objectifs, qui ne paraissent pas convenir aux enjeux de l’avenir.

    Le choix du site :

    On peut s’étonner que l’étude d’impact ne propose pas de localisation alternative pour ce projet, en particulier hors de l’aire adjacente marine du Parc National de Port Cros. Pourtant d’autres sites auraient été envisagés. Quels sont les critères qui ont fait de l’île du Levant et du canyon des Stoechades le meilleur choix possible, alors que ce lieu cumule les protections environnementales?

    Car ce projet n’est pas sans impact environnemental : aussi bien sur terre que dans la mer, les câbles traversent des zones sensibles, classées Natura 2000 et ZNIEFF (présence d’une biodiversité remarquable, herbiers de posidonie, sables et graviers sous influence des courants de fond, sables fins, roches médio et infralittorales). De plus nous sommes là dans le sanctuaire Pélagos, zone de protection des mammifères marins en Méditerranée. Les perturbations des écosystèmes seront le fait de l’installation des câbles et des plates-formes, et tout particulièrement de leur relevage au bout des 30 années maximum de concession, mais elles seront aussi le fait de l’exploitation et de la maintenance : champs électromagnétiques, élévations des températures, émissions sonores, turbidité, contamination chimique ou microbiologique…

    Les espèces animales directement menacées par le projet sont les tortues marines et les cétacés. Parmi ceux-ci : le dauphin bleu et blanc, le dauphin de Risso, le globicéphale noir, le grand dauphin, la baleine à bec de Cuvier, le rorqual commun et enfin le cachalot, tous signalés par différentes études au niveau du talus continental du canyon des Stoechades, particulièrement au cours des mois d’août et de septembre où il devient le principal site d’occupation pour les dauphins de Risso et les Globicéphales qui sont en général accompagnés par de nombreux petits. A noter également que pour le cachalot, espèce vulnérable, les versants du canyon des Stoechades lui sont une zone de nourrissage.

    A aussi été recensée près du littoral « Pinna nobilis », la grande nacre, espèce protégée, le plus grand mollusque bivalve de Méditerranée, pouvant atteindre 1 mètre de hauteur totale.
    Il est à noter également que de 0 à 20 mètres de fond, la calanque de la Carbonnière (point de départ des câbles) est comprise dans un site à caractère paysager remarquable, selon les critères de classements des paysages sous-marins.

    Les conclusions de l’étude des incidences Natura 2000 sont claires : « Le projet du Centre d’Expertise et d’Essais en Mer Profonde est susceptible d’avoir des incidences significatives si les précautions émises ne sont pas ou mal appliquées. »

    L’étude d’impact quant à elle a été réalisée par la société CREOCEAN, dont les domaines d’actions concernent l’environnement marin, l’aménagement côtier ainsi que les opérations offshore. Cette société est liée à TOTAL pour qui elle a l’habitude de travailler. Ses conclusions se veulent rassurante, avec des impacts nuls, voire légers à modérés, grâce à des mesures de précautions aux différentes étapes du projet.

    Nous ne pouvons cependant pas nous satisfaire d’un tel optimisme.

    D’un point de vue environnemental, nous avons aujourd’hui différents documents institutionnels qui cadrent les activités. Si l’on se réfère au « Plan d’Action pour le Milieu Marin » (PAMM) le projet ABYSSEA n’a pas lieu d’être sur ce site du Levant. En effet les objectifs du PAMM sont :

    • maintenir en bon état de conservation les habitats profonds des canyons sous-marins
    • limiter les risques d’étouffement des habitats d’intérêt patrimonial ou écosystèmes marins vulnérables des têtes de canyons par des activités anthropiques générant des dépôts divers ou la remise en suspension de sédiments
    • limiter le dérangement acoustique des mammifères marins par les activités anthropiques

    Il évoque également la nécessité de renforcer la réglementation dans le sanctuaire Pélagos.

    Contrairement à l’avis de l’autorité environnementale, qui estime que les objectifs du PAMM sont compatibles avec le projet de par les mesures qui seront mises en œuvre pour limiter les impacts terrestres et maritime, nous avons de grandes inquiétudes :

    La protection des mammifères marins est notre sujet de préoccupation premier. En effet ceux-ci sont extrêmement sensibles à l’environnement sonore, les activités humaines perturbant celui-ci, comme l’ont montré les dramatiques évènements d’échouage de cétacés dans les années 90. Nos connaissances scientifiques dans ce domaine sont encore insuffisantes, ce qui est d’ailleurs souligné plusieurs fois dans l’étude d’impact. ABYSSEA prévoit un système de surveillance acoustique ainsi qu’une alarme automatique en cas d’émission sonores susceptibles de perturber les cétacés. Mais les impératifs économiques permettront-ils d’interrompre les essais ? Il est aussi inquiétant de savoir que ce système d’enregistrement acoustique des cétacés pourra être débrayé afin de garantir la confidentialité des essais militaires. Quelles garanties aurons-nous alors que toutes les précautions sont prises envers les cétacés ?

    L’avis de l’autorité environnementale confirme la nécessité des mesures énoncées dans l’étude d’impact afin de limiter les impacts environnementaux terrestres et maritimes et en précise même des supplémentaires (pour éviter la dissémination de la Caulerpa Racemosa par exemple). Mais qui va vérifier la mise en œuvre de ces mesures indispensables pendant les travaux et pendant la période d’exploitation ?

    Enfin nous trouvons contradictoire l’installation d’un tel projet dans l’aire maritime adjacente du Parc National de Port Cros : la Charte prévoit dans son ambition n°3 de « soutenir une économie de proximité en encourageant la coopération inter-filière et les initiatives économiques porteuses d’une plus-value sociale et environnementale » et aussi « participer au développement durable de l’économie maritime et littorale » et encore « sur les îles, initier et soutenir des activités économiques génératrices d’une plus-value environnementale ». Quelle plus-value environnementale apporte ce projet à ce territoire ?
    A priori aucun : il est annoncé que le CEEMP va servir en premier lieu l’industrie pétrolière pour les exploitations off-shore. Voilà un projet paradoxal pour le développement durable et la transition énergétique.

    Ce qui nous amène à nous interroger sur les objectifs du projet de CEEMP.

    Les objectifs du projet :

    La demande d’autorisation auprès du préfet maritime, ainsi que le libellé de l’enquête publique, sont très partiels sur les objectifs du projet : il s’agirait « de soutenir les efforts de recherche et développement des Centres de Recherche et des PME dans le domaine des technologies sous-marines grands fonds, avec l’ambition d’aider la recherche scientifique et l’industrie à opérer les équipements sous-marins de manière plus sûre pour les hommes et pour les équipements, dans un respect total de l’environnement marin et sous-marin. ».

    Il faut aller sur le site du Pôle Mer Méditerranée pour apprendre que « Ces dispositifs ouvriront d’importantes perspectives aux industries pétrolières minières » qui semblent bien être les principaux bénéficiaires du CEEMP. Mais pas seulement : dans son dossier de séance du 13 juin 2014 (pièce n°6), le Conseil Maritime de Façade, dont l’avis est sollicité, précise : « Les applications sous-marines peuvent être divisées en 4 domaines : – recherche scientifique, exploitation des ressources sous-marines, énergies renouvelables, application militaire. »

    Il est symptomatique d’une certaine opacité qu’il faille chercher des sources différentes pour avoir une vision d’ensemble des objectifs du projet, si tant est que cela soit possible.

    En ce qui concerne l’industrie pétrolière offshore, on peut s’interroger sur l’intérêt du projet :

    Les plates-formes se situeront respectivement à 1300m et 2400m de profondeur. Or les exploitations de grande profondeur ne rencontrent plus d’obstacles technologiques majeurs jusqu’à -3000m. Les exploitations existantes semblent le montrer (par ex le Gisement Tupi au Brésil -3000m, Total assure des forages et exploitation jusqu’à -3000m, le Champ Parflor Angola où les unités de traitement sont installées à -1200m et qui sont opérées par des robots mobiles). Les matériels utilisés sont aussi souvent développés conjointement avec l’industrie spatiale. Le projet CEEMP du Levant semble donc sous-dimensionné compte tenu du niveau actuel des technologies disponibles lesquelles nécessiteront un saut technologique à l’horizon 2030 pour la réalisation de projet de production complet (appelés DEPTH : Depth Export & Production Traitment Hub).
    D’autre part le pétrole « offshore » est un pari incertain : beaucoup de pays rencontrent des difficultés quant au coûteux et complexe développement de ressources supposées exploitables situées à grande profondeur. Le Mexique en fait les frais, dont la production s’épuise inéluctablement, ainsi que le Brésil dont les extractions de brut ont enregistré un recul de 2 % en 2012 malgré l’ouverture au large de Rio de Janeiro des premiers puits offshore profonds. Ou encore en Arctique, où l’avenir des hydrocarbures, essentiel pour la Russie autant que pour le géant américain Exxon, est dorénavant présenté comme un mirage par l’Agence internationale de l’énergie. En Afrique, l’Angola ou encore le Gabon fournissent des exemples supplémentaires de la grande difficulté à maintenir les extractions d’or noir grâce aux plateformes en mer. Un acteur important de l’industrie pétrolière mexicaine tempère: “Il est très loin d’être évident que le offshore profond puisse compenser le déclin des ressources immenses développées jusqu’à aujourd’hui.”

    Enfin nous redisons ici qu’il est particulièrement contradictoire de développer dans le territoire d’un Parc National un projet dont la principale intention annoncée est de servir l’industrie des énergies fossiles. Le Parc National de Port Cros doit être un exemple de développement durable, de même que la transition énergétique demande de se tourner dorénavant vers les énergies renouvelables.

    De la même façon, l’intérêt du projet CEEMP est très discutable en ce qui concerne les fabricants d’équipements :

    La majorité des fabricants d’instrumentation (mesure physiques : pression, débit, température, analyseur in-situ), d’actionneurs (vannes, manifold, servomoteurs), de connectique (électrique, communication, énergie, tubes), de câbles, canalisations (tubes, flexibles), d’automatismes déportés (centrale de commandes/marine, robots) sont en capacité de fournir les matériels pour des profondeurs du projet Abyssea. Il existe même une norme ISO pour les grandes profondeurs (13628-15-2011). En outre des plateformes d’essais existent chez les fabricants et dans des centres d’essais. Ex. : South West Institut (3200 employés )- San Antonio Texas avec des bancs de test pour des profondeurs allant de 2400 m à 22.000 m.

    Qu’en est-il de l’intérêt du projet pour les énergies renouvelables ?

    Il est à craindre que l’évocation des énergies renouvelables ne soit qu’un « greenwashing » destiné à s’attirer les bonnes grâces des partenaires financiers. Il n’existe aucune trace dans les différents dossiers consultés de la présence de l’industrie des énergies renouvelables. D’ailleurs, a-t-on besoin de faire des essais de matériel à de telles profondeurs pour les éoliennes en mer (généralement elles sont installées dans des zones dont la profondeur ne dépasse pas les 40m), les centrales marémotrices ou houlomotrices ? Quant aux hydroliennes elles sont également implantées à 30/40m de profondeur. Seule l’énergie thermique des mers (ETM) demande des profondeurs de   -1000m.

    Et les applications militaires ?

    Dans le dossier à destination du monde anglo-saxon (publié en anglais) on constate que les arguments mis en avant ne sont pas les mêmes que dans la version française grand public. En effet le domaine d’applications militaires est bien présent et surtout à plusieurs reprises il met en avant le fait que le projet se situe dans un domaine militaire inaccessible et sous contrôle. La DGA est qualifiée de « partenaire actif ».

    Si l’île du Levant n’est pas aujourd’hui un site classé, comme le sont les îles de Porquerolles et Port Cros, c’est parce qu’elle est un site militaire dont les activités sont classées secret défense. Ce territoire est un point aveugle soustrait à tout contrôle citoyen. Avec le développement d’applications militaires, le projet Abyssea se dérobera également à tout contrôle et à toute nécessité de rendre des comptes. Rien ne pourra plus garantir que les mesures de protections environnementales annoncées seront respectées.

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    Notre opposition au projet Abyssea se situe donc sur des plans différents :

    1. D’abord sur le plan environnemental : le site est reconnu de haute qualité environnementale à plusieurs égards. Il est inconcevable qu’un tel projet se fasse dans le sanctuaire Pélagos et dans l’aire adjacente marine du Parc National de Port Cros. Cela ne répond, ni aux objectifs de la Charte, ni à ceux du Plan d’Action pour le Milieu Marin. Nous sommes là dans une aberration de la politique environnementale du territoire concerné.
    2. Ensuite sur le plan économique et de la transition énergétique : nous contestons les intérêts annoncés du projet, que ce soit pour l’industrie offshore ou les autres applications industrielles. Cela ne nous semble pas convenir aux réalités de l’industrie d’aujourd’hui, ni aux défis à relever pour demain.
    3. Enfin nous nous inquiétons d’un partenariat avec la DGA qui rendra les activités d’Abyssea complètement opaques et incontrôlables, là où la fragilité environnementale demande au contraire une transparence totale et un contrôle permanent pour garantir l’intégrité de ce territoire.

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